Pourquoi lire L’Esprit des lois ?

Date de l'événement : 
Lundi 20 mars 2000 - 18:30
Auteur : 
Jean Ehrard
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

A quoi bon lire aujourd’hui un ouvrage vieux de deux cent cinquante ans dont certains de ses premiers lecteurs dénonçaient déjà l’archaïsme ?

Certes, la postérité lui a rendu justice en le jugeant doublement pionnier, dans l’invention des sciences sociales et dans celle du libéralisme politique. Mais, précisément, à quoi bon lui demander à lui, aujourd’hui, ce que tant d’autres après lui ont repris, corrigé, développé d’une manière plus critique et plus sûre ? Je répondrai pour le plaisir. Car deux siècles et demi après sa sortie des presses l’Esprit des lois apporte au lecteur, par la cohérence de la pensée et le miroitement de l’écriture, le plus rare plaisir intellectuel et littéraire.

Il aurait suffi à certains d’un point d’appui pour refaire le monde. On pourrait reconstruire L’Esprit des lois à partir non pas d’une mais de deux de ses formules : "Tout est extrêmement lié" (XIX,15) et "Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser" (XI,6). La première formule traduit l’intuition de l’unité du "monde moral". Contre la tradition pyrrhonienne Montesquieu affirme que dans l’extrême diversité des lois et des mœurs "les hommes ne sont pas uniquement conduits par leur fantaisie" (Préface). Les lois – au sens le plus large du mot – ont un "esprit"  : la totalité des relations qu’elles ont entre elles, dans un espace social et à un moment donné, comme avec tout ce qui les entoure. C’est de ces "rapports" que Montesquieu entreprend un inventaire et une analyse beaucoup plus méthodiques qu’on a dit. ainsi des pratiques qui apparaissent bizarres, absurdes, monstrueuses, prennent-elles sens en fonction du tout dont elles sont un élément.

Aucun phénomène n’est en revanche isolable de l’ensemble socio-politique dont il fait partie et dont résulte "l’esprit général" de la nation (XIX,4). Quoi qu’on en ait dit, les conséquences pratiques de cette réévaluation de la diversité de l’histoire humaine ne sont nullement conservatrices. Montesquieu ne dit pas qu’il ne faut rien changer, mais il incite à comprendre avant de prétendre réformer, à fonder les réformes sur le savoir. En voulant ramener de force son pays aux mœurs d’Occident, Pierre-le-Grand s’est conduit en despote oriental (XIX, 14). L’expérience historique enseigne ainsi que tout pouvoir, même le mieux intentionné, est dangereux.

Naturalisé dans certains pays, le despotisme est une menace universelle. En étudiant celle-ci, sa hantise, Montesquieu met en lumière une vérité contradictoire ; le double visage de l’Etat. Par la tendance naturelle à l’abus de pouvoir l’existence de l’Etat menace en permanence la liberté, la "sûreté" des individus. Il ne s’agit pas seulement des actes d’arbitraire individuel
– contre lesquels la loi doit protéger les citoyens – mais des abus de la loi elle-même ; "La loi n’est pas un pu acte de puissance ; les choses indifférentes par leur nature ne sont pas de son ressort" (ibid.). L’Etat est pourtant indispensable
 : parce que son institution met fin à l’anarchie de la "société de nature" (I,3) ; parce que sans lois il n’est pas de sécurité, donc pas de liberté (XI, 3) ; enfin parce que ce rôle sécurisant inclut des obligations publiques envers les malades, les vieillards, les indigents (XXIII,29). D’où, chez Montesquieu, le sentiment aigu – et combien pour nous actuel ! – du paradoxe de l’Etat  : entre l’excès et la carence le juste milieu n’est pas une donnée stable, mais une constante recherche. Cette pensée paradoxale appelait l’apparent décousu, la fragmentation, le style lapidaire, à la Tacite, qui ont engendré beaucoup d’incompréhension.

L’intuition des rapports complexes entre les choses ne pouvait aisément s’exprimer de façon immédiatement unifiante. L’Esprit des lois n’est ni un traité, ni un discours, mais une méditation toujours tendue sur les contradictions, les liens secrets, la diversité et l’unité du monde moral. Cela n’en facilite pas la lecture, mais la rend singulièrement excitante, fascinante.
* Dans nos références les chiffres romains renvoient à l’un des trente et un livres de l’ouvrage, les chiffres arabes aux chapitres.

Image d'illustration de l'événement