Lointains auvergnats, glorieux gaulois : Stéréotypes littéraires et mythe des origines au XVIIIème siècle.

Date de l'événement : 
Jeudi 29 mars 2001 - 18:30
Auteur : 
Philippe Bourdin
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

Les enquêtes des intendants d’Auvergne successifs, d’abord destinées au pouvoir central, nourrissent une réflexion politique et administrative servant des stratégies plus personnelles. Rarement, la province apparaît dans sa réalité complexe et contradictoire, quels que soient les progrès de la statistique (enquête démographique de Tournadre en 1764), l’intérêt marqué pour le mouvement des prix et des produits par Balainvilliers, introducteur localement de techniques proto-industrielles jusqu’alors ignorées dans le domaine des textiles et de la confection. Plus souvent, les rapports au roi déforment la vérité : Rossignol, en 1745, invente ainsi une fabrique de tapisseries et de siamoises à Clermont-Ferrand … Peu ou prou, ces comptes-rendus utilisent une image de l’Auvergne et des Auvergnats souvent convenue, telle que la rapportent les essais littéraires ou académiques.

A la fin du XVIIIème siècle, les descriptions littéraires de la province se vivent sur les scènes parisiennes à travers les personnages du Cordonnier de Saint-Flour ou du Fermier d’Issoire : l’Auvergne apparaît comme ce bout du monde vanté par Voltaire dans Jeannot et Colin, ce refuge des primitifs, de la naïveté et de l’utopie : elles se lisent en compagnie des héros de Petit Jacques et Georgette ou les Petits montagnards auvergnats, roman d’éducation, maintes fois réédité, de Ducray-Duminil, qui marque son désir naturaliste et ses prétentions d’ethnologie, à la recherche du dernier Mohican auvergnat. Il fait mine de s’interroger, au fil d’une histoire morale, sur les causes des migrations montagnardes, sur la géologie et la pluviométrie, se pique de considérations sur le patois, le patrimoine musical et les bourrées, livre ses observations sur la construction des burons, les rythmes agricoles ou les procédés de vinification, sous oublier un chapelet d’idées reçues sur les mœurs frustres et rudes des autochtones.

Il n’est pas sûr que Ducray-Duminil ait jamais franchi les bornes de la province. Ses emprunts directs et non référencés aux récits de voyageurs sont en revanche certains. C’est le Grand d’Aussy et son Voyage d’Auvergne (1) (1788 puis, après modifications, an III) qu’il pille lorsqu’il décrit volcans, buttes, villes et bourgs, orages, vins, danses ou architecture. Le Grand et son frère sont allés, eux, à la rencontre des érudits auvergnats, notamment des académiciens clermontois, pour livrer un récit empreint des préoccupations aéristes ou de l’exaltation de la nature primitive propre aux Lumières, soucieux aussi des origines gallo-romaines de la France et, à un degré moindre, de l’organisation sociale originale des communautés taisibles des environs de Thiers (les Quittard-Pinon, auxquels l’Encyclopédie consacrera partie d’article) ou des migrants du Livradois. Le Grand, regrettant une vie culturelle amorphe et l’arriération des groupements humains, s’attire les foudres d’un anonyme – vraisemblablement Jeudy-Dugour – dans la Lettre critique d’un jeune homme de vingt-deux ans (2), contestant son approche sociologique, ses goûts esthétiques le portant davantage vers le romain que vers le gothique, son style enfin. Une ire bien limitée à vrai dire, voire même complaisante : une arme pour désarmer d’autres critiques, une supercherie littéraire ? elle n’évitera rien : la remise au cause de Le Grand sera l’œuvre de Lebouvier-Desmortiers, publiant en 1789 son Coup d’œil sur l’Auvergne (3). Lui tente l’analyse du déplacement des masses d’air au-dessus de la Limagne, s’inquiète des conséquences médicales de la présence de trop nombreux marécages, trouve de la modernité chez les Quittard-Pinon, s’émeut de la persistance d’habitats troglodytes et, sacrifiant aux revendications du temps et à sa réelle philanthropie, de la lourdeur de la fiscalité. A. Young à son tour (Voyages en France pendant les années 1787, 88, 89 et 904, tome II) (4) relancera le débat sur les techniques agricoles, non sans la suffisance que lui paraissait autorisait son agromanie reconnue Outre-Manche ; sur la pauvreté intellectuelle de ses interlocuteurs, ignorant le développement des cafés littéraires à Moulins ou à Clermont-Ferrand ; sur la saleté de ces villes – mais elle est reconnue par leurs habitants et les municipalités s’en préoccupent de plus en plus.

Le goût du progrès, qui sous-tend les analyses et les récits des hommes de lettres et des voyageurs, n’empêche pas la renaissance concomitante d’un travail sur les origines celtes de l’Auvergne – dont Le Grand informe donc ses lecteurs -, moins pour mesurer les effets de la modernité que pour rechercher des racines en réaction, ou pour nourrir l’idéal de liberté qui point dans les dernières années de l’Ancien Régime et durant la Révolution. La première motivation, associée au désir des agents royaux de voir élevée au rang d’académie leur société littéraire, pousse les érudits clermontois à rechercher dans le passé historique provincial les ferments d’une identité glorieuse dont rendent compte les fouilles pionnières qu’ils coordonnent sur le plateau de Gergovie comme leurs manuscrits (5) - faisant de l’Auvergne le berceau des Capétiens ou du christianisme et balayant ipso facto les prétentions nobiliaires des lecteurs de Boulainvilliers, héritiers, eux, des conquérants francs de la Gaule. Ils redonnent à Vercingétorix, sous la forme de panégyriques royaux, la biographie qu’oublient de lui attribuer les Encyclopédistes. Relayés par des écrivains comme Dulaure (Description des principaux lieux de France, 1789) (6) puis par des notables locaux ralliés aux administrations révolutionnaires, tous à la recherche des ferments de la liberté française, ils vont être à l’origine de la celtomanie qui, plus féconde encore en Bretagne, va justifier la fondation à Paris, sous l’Empire, de l’Académie celtique dont Dulaure justement sera membre.

Notes :
1 BMIU, A
2 BMIU, A 30157
3 BMIU, A 30165
4 BMIU, 42790
5 BMIU, notamment les manuscrits Ms 785, 787 et 1070
6 BMIU, A 30022

Image d'illustration de l'événement