L’épigraphie latine au service de Charles Quint : le corpus d’Apianus et d’Amantius de 1534

Date de l'événement : 
Jeudi 9 février 2006 - 09:45
Auteur : 
Laurent Lamoine
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

Auréolé de sa victoire à Tunis sur l’Ottoman (été 1535), l’empereur
Charles Quint rejoint l’Italie, acclamé comme un nouveau Scipion
l’Africain, et fait son entrée à Rome le 22 mars 1536. l’Ottoman (été 1535), l’empereur Charles Quint rejoint l’Italie, acclamé comme un nouveau Scipion l’Africain, et fait son entrée à Rome le 22 mars 1536. C’est dans ce contexte, qu’en 1534, à Ingolstadt en Bavière, au cœur de ce Saint-Empire dont il est le souverain depuis 1519, Pierre Apianus et Bartholomée Amantius, célèbre cosmographes pour l’un et poète pour l’autre, publient les Inscriptiones sacrosanctae vetustatis non illae quidem romanae, sed totius fere orbis summo studio ac maximis impensis Terra Mariq(ue) conquisitae feliciter incipiunt, c’est-à-dire « Les inscriptions sacro-saintes non seulement de l’antique Rome mais aussi de son empire... ». La commande est des banquiers Fugger d’Augsbourg, personnages clefs dont la responsabilité est bien connue dans l’élection impériale de 1519, qui ont été anoblis en 1530. Le corpus est offert à l’empereur Charles Quint qui en fait la dédicace. Le Fonds ancien de la Bibliothèque de Clermont-Ferrand a la chance de posséder un exemplaire de ce corpus, annoté par Louis Chaduc en 1606, infatigable collectionneur de pierres gravées. L’ouvrage vient juste d’être restauré en 2004.
Le livre d’Apianus et d’Amantius doit conduire les contemporains à apprécier les témoignages de l’Empire romain et les correspondances que l’on peut établir entre la Rome antique et la puissance de Charles Quint. L’enchaînement des esprits contemporains est possible car le travail d’édition est remarquable. La magie de l’œuvre guide également les lecteurs contemporains vers une communion avec les aspirations de l’empereur.

I. Un jalon dans la constitution de la science épigraphique

A. Un travail novateur

1) Les Inscriptiones sacrosanctae constituent une collecte de textes qui concerne tout l’empire romain et pas seulement Rome : à côté de la Ville, on trouve les différentes régions de l’Italie dont la Gaule Cisalpine, les provinces de l’Illyricum, l’Espagne, les provinces du limes rhéno-danubien, la Grèce, la Macédoine, la Thrace, l’Asie, la Judée et l’Afrique. Ce principe d’organisation et de présentation sera celui des corpus des XIXe et XXe siècles dont le Corpus Inscriptionum Latinarum de l’Académie de Berlin.

2) Sans doute pour la première fois, les auteurs ont le souci de donner la liste des abréviations les plus couramment rencontrées dans les inscriptions romaines. Dans le même ordre d’idée, Apianus et Amantius donnent leurs sources qui sont énumérées dans l’introduction.

3) Les auteurs ont retenu des monuments phares comme, par exemple, la pyramide de Cestius, enchâssée dans la Muraille Aurélienne, un tombeau qui témoignait, à l’époque de l’empereur Auguste, de l’égyptomanie de certains partisans du nouveau régime (CIL, VI, 1374-75), ou la Colonne Trajane et sa dédicace à Trajan (CIL, VI, 960). A côté de ses témoignages célèbres, on trouve des inscriptions plus banales même si elles peuvent être longues et très intéressantes.

B. Qui n’est pas dénué de fantaisie

1) Le corpus d’Apianus et d’Amantius n’est pas un travail dénué de fantaisie également. Elle se remarque d’abord par l’iconographie. Les personnages représentés sur les monuments funéraires ressemblent plus aux contemporains des auteurs qu’à des Romains. Ce corpus a fait date et son iconographie a inspiré bon nombre d’auteurs et de décorateurs de spectacles princiers.

2) L’ambiance poétique, due à Bartholomée Amantius, participe aussi à faire de ce corpus une œuvre autant artistique, avec tout ce que ce qualificatif suggère de liberté de créer, que scientifique.

3) La fantaisie est également présente dans la collecte des textes dont certains sont douteux. En outre, les auteurs n’ont pas hésité à mélanger aux textes antiques des inscriptions qui renvoient aux ancêtres des Habsbourg ou bien les épitaphes des frères Fugger.

II. Qui sert les intérêts de l’empereur Charles Quint

A. Les choix de l’empereur

1) La promenade épigraphique et iconographique que proposent Apianus et Amantius correspond aux Etats de Charles Quint ou bien à ses rêves d’empire universel. Les territoires concernés correspondent soit aux Etats des Habsbourg en Allemagne, en Europe centrale, en Espagne, soit à l’aire d’exercice théorique de l’autorité impériale, comme en Italie, soit aux projets ou rêves de conquêtes en Afrique ou dans le bassin oriental de la Méditerranée.

2) On retrouve également le désir de Charles Quint d’incarner l’unité de la Chrétienté et la charge de sa défense face aux menaces extérieures, plus particulièrement celle représentée par la puissance turque.

3) Le corpus d’Apianus et d’Amantius cherche peut-être aussi à faire oublier le sac de Rome par l’armée impériale le 6 mai 1527, pillage qui dura jusqu’en février 1528. La publication du corpus d’Apianus et d’Amantius prépare le retour de Charles Quint dans la Ville en 1536 et la réalisation enfin de son Entrée impériale (la Römerzug, c’est-à-dire « la Chevauchée romaine ») repoussée depuis 1519, non accomplie en 1530.

B. Dans un contexte de concurrence

1) Dans l’utilisation de la référence impériale romaine, Charles Quint est confronté à la concurrence des autres princes d’Occident dont le roi de France.

2) Au XVIe siècle, il existe une course à la découverte des grands textes épigraphiques romains qui permettent d’établir, fictivement, des filiations entre les monarchies modernes et l’Empire romain. En 1528, on trouve à Lyon la Table Claudienne qui porte le discours de l’empereur Claude de 48 ap. J.-C. accordant le ius honorum aux notables éduens. Ce n’est sans doute pas un hasard si le corpus d’Ingolstadt s’ouvre sur l’épitaphe de L. Munatius Plancus, gravée sur son mausolée de Gaète (CIL, X, 6087). Plancus est le fondateur de la colonie de Lyon en 43 av. J.-C., et c’est un peu comme si les auteurs et Charles Quint avaient cherché à s’approprier l’antique capitale des Trois Gaules, devenue depuis l’une des capitales économiques et intellectuelles du royaume de France.

Pour conclure :

- Le corpus d’Apianus et d’Amantius est une œuvre de l’humanisme qui cherche à rassembler le plus possible de témoignages antiques et à proposer de renouer les liens avec l’Antiquité (ici romaine).

- Il est également l’occasion pour ses commanditaires, les Fugger et l’empereur Charles Quint, de chercher à utiliser les témoignages épigraphiques pour suggérer une filiation entre les Habsbourg et les empereurs romains et la légitimité des aspirations de Charles Quint à dominer l’Ancien Monde.

- En outre, l’intérêt que l’empereur semble porter aux inscriptions de l’empire romain peut offrir à ce dernier une autre image de lui-même que celle du pillard, de l’agresseur de la Ville de 1527.

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