L’Antiquité est-elle morte au XVIIe siècle ? La collection Ad usum Delphini

Date de l'événement : 
Jeudi 15 novembre 2001 - 18:30
Auteur : 
Catherine Volpihac-Auger
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

La collection de classiques latins Ad usum Delphini est une entreprise originale, qui visait à restaurer la culture de l’honnête homme, jugée en perdition à la fin du XVIIe siècle. Lancée à l’instigation des personnages les plus haut placés du royaume de France, le duc de Montausieur, gouverneur du Dauphin fils de Louis XIV, et du très savant Huet, son sous-précepteur, elle affirme un idéal culturel fondé sur l’étude personnelle, à travers la maîtrise de la langue et de la littérature latines. De 1675 à 1690, elle fait l’objet d’efforts acharnés, pour constituer la manifestation exemplaire de la suprématie française dans le domaine des humanités classiques. Mais, trop lourde à mener, parfois confiée à des commentateurs peu capables, reposant sur des choix discutables, elle est abandonnée au bout de quinze ans : ses soixante-dix volumes in-quarto (dont la bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand possède de nombreux et très beaux exemplaires), victimes d’une mauvaise réputation grandissante, mais souvent injustifiée, dorment désormais dans les bibliothèques. Seule en reste une expression proverbiale et péjorative, largement infondée : destin dérisoire d’une ambition démesurée, dont l’échec est lourd de sens.

Pourtant l’étude n’en manque pas d’intérêt : pour l’histoire du livre d’abord, car la collection, d’aspect fort soignée, a été suivie de près par Huet et Montausier, comme en témoigne leur correspondance (en grande partie conservée), où se dévoilent les relations avec les auteurs et les imprimeurs. L’histoire de la pédagogie y a sa part aussi, car le texte latin y est doté d’une interpretatio, ou réécriture en latin, ainsi que d’une annotatio, dont le but est d’aider le lecteur à développer sa connaissance active du latin. Les index, dont chaque volume (sauf les Cicéron) est pourvu, avaient l’ambition, extrêmement novatrice, de mesurer l’évolution de la langue latine. Quant à la « censure » qui se serait exercée sur les textes, elle est bien plus discrète que dans beaucoup d’autres éditions contemporaines.

Mais c’est aussi l’image même de l’Antiquité qui est en jeu : à la lisière du XVIIe et du XVIIIe siècles, l’Antiquité dite « classique » telle que nous la connaissons est en train de se constituer. Certains auteurs disparaissent, d’autres entrent le canon de ce qui deviendra la culture scolaire, voire la formation intellectuelle des siècles suivants. La collection Ad usum Delphini, à la fois moderne et définitivement périmée, a donc encore par là-même quelque chose à nous apprendre.

C. Volpilhac-Auger et alii, L’Antiquité au miroir du Grand Siècle : la collection Ad usum Delphini, Grenoble, ELLUG, 2001 (ISBN : 2 84310 016 X)

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