La mémoire lithographique : 200 ans d’images

Date de l'événement : 
Jeudi 11 mars 1999 - 18:30
Auteur : 
Jorje De Sousa
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

Entre 1796 et 1798, Aloïs Senefelder mettra au point, en Allemagne, ce qu’il a nommé au départ sa "gravure chimique", procédé qui, nous le verrons plus loin, constituera une autre grande révolution dans l’art de l’imprimerie.

A cet égard, dans l’introduction à mon livre, Michel Mélot souligne : "La lithographie n’est pas la moindre des révolutions dont on a pris l’habitude de ponctuer l’histoire des médias. Il serait justifié de partager l’histoire des communications humaines entre une ère pré-lithographique et une ère post-lithographique. La lithographie a en effet introduit dans les modes de reproduction graphique une rupture radicale qui se traduit dans les termes. Avant la lithographie les seuls moyens de reproduire une image était la "gravure", après elle la "graphie". Cette distinction est capitale et gouverne encore, y compris à l’époque du numérique, notre mode de pensée.

Dans LA MEMOIRE LITHOGRAPHIQUE, paru en 1998, qui commémorait justement le bicentenaire de la lithographie, je me suis efforcé d’apporter un regard nouveau sur une technique d’impression qui reste aujourd’hui encore mal comprise, non pas tant dans la perspective de "comment cela peut-il fonctionner", mais plutôt dans le sens de savoir "d’où cela vient" et "combien cela coûte".

En partant de la définition même du procédé donnée par le propre Senefelder, qui est peut-être la plus courte et la plus simple qui soit, je cite : "… produire sur une pierre convenablement polie une tache grasse, isolée par un acide et susceptible de retenir seule un encrage gras", j’ai voulu, entre autres, expliquer les relations étroites entre deux aspects apparemment distincts que sont la lithographie dans l’impression purement commerciale, et la lithographie dans l’impression d’art. Je me suis engagé, par ailleurs à faire une sorte de constat, un état des lieux, essayant d’expliquer par exemple comment et pourquoi quelques imprimeries anciennes seulement seraient passées progressivement à l’exclusivité d’un travail artistique, pendant que d’autres devaient fermer les portes. Aujourd’hui, la lithographie et l’estampe en général sont certes, une affaire d’artistes, mais ces moyens techniques de création, il ne faut pas l’oublier, furent d’abord au service de la diffusion d’une imagerie populaire et décorative ou de la reproduction ou de l’interprétation des tableaux de maîtres, qui en firent grand usage, avant l’essor de la photographie.

En réalité les artistes se sont toujours intéressés aux diverses technologies d’impression de multiples, et il est sûr que c’est à partir des rapports entre les artistes et les imprimeurs, que se sont élaboré le plus souvent les avancées techniques les plus remarquables.

Aujourd’hui qu’en est-il ? En France, depuis une vingtaine d’années, le marché de l’estampe s’est progressivement rétréci. Beaucoup d’artistes travaillent actuellement avec l’étranger et visent d’autres marchés beaucoup plus dynamiques. Si des éditeurs comme Vollard, Frapier, Kahnweiler ou Maeght n’existent pratiquement plus, l’estampe paradoxalement se porte bien. Beaucoup d’artistes en France et ailleurs travaillent en gravure et en lithographie, mais le marché est différent ; l’artiste est souvent son propre éditeur, parfois il imprime lui-même. En revanche, faute de commandes d’éditeurs, les imprimeurs qui n’ont pas pu ou pas su s’adapter disparaissent.

En dépit des grandes avancées technologiques dans les domaines de la création de l’image, je ne suis nullement pessimiste quant à l’avenir de l’estampe, mais je pense en revanche qu’un appauvrissement culturel certain dans les jeunes générations, constitue aujourd’hui un réel handicap pour la compréhension de l’œuvre d’art en général et, à fortiori, pour l’estampe et sa diffusion. Les artistes de l’avenir, sur quels nouveaux matériaux et sous quelles formes laisseront-ils leurs "traces multipliées" ?. Qu’importe ! Tant que l’on comprendra et que l’on aura le goût du toucher des matières et des outils, vieux ou nouveaux, je pense, l’estampe vivra, et ne manquera pas de se renouveler.

Image d'illustration de l'événement