La Khâgne de Clermont-Ferrand pendant les deux guerres mondiales

Date de l'événement : 
Jeudi 10 mars 2005 - 09:30
Auteur : 
Jean-Jacques Perrin
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

La Khâgne clermontoise fut créée en 1913, un an avant le début de la première mondiale. Les promotions initiales furent exsangues et instables, avec trois ou quatre élèves, parfois incorporés dans l’armée en cours d’année.
Dès la rentrée 1914, la plupart des enseignants de Première Supérieure furent rappelés sous les drapeaux et remplacés par des professeurs de l’Université trop âgés pour être mobilisés tels que l’historien Georges Desdevises du Dézert et le spécialiste de lettres Louis Maigrok.
Si tous les maîtres revinrent vivants et certains furent même décorés, deux khâgneux moururent au champ d’honneur. Il n’y eut aucun succès à l’Ecole Normale Supérieure pendant la Grande Guerre, mais il est touchant de constater le retour en Khâgne, en 1919, de plusieurs anciens combattants 3 ou 4 années après leur admission initiale. Un autre sujet de satisfaction fut la nomination provisoire en anglais d’une jeune fille de 26 ans en 1917-1918. Il faudra, en effet, attendre 40 ans pour qu’un autre professeur femme obtienne un poste dans la Khâgne auvergnate.
La faiblesse des effectifs, le manque de motivation des candidats et l’absence de résultats entraînèrent, en 1921 la fermeture de cette division, réouverte en 1930. La gratuité de l’enseignement et l’admission des jeunes filles dans cette filière permirent d’alimenter des promotions de 20 à 40 étudiants. En dépit des rares admissibilités, il n’y a aucun lauréat à l’ENS dans les années 30.
Paradoxalement, la Première Supérieure clermontoise écrivit la plus belle page de son histoire l’ année de la drôle de guerre et de la Débâcle, lorsque la France toucha le fond du gouffre. En 1940, elle obtint ses premiers succès et les meilleurs résultats de l’hexagone. Ce triomphe s’explique par la politique de repli des établissements du Nord et de l’Est du pays. Deux Khâgnes furent installées dans les locaux du Tribunal de Commerce. Elles pouvaient compter sur l’apport d’excellents étudiants parisiens et lyonnais et la nomination de 5 professeurs expérimentés venus de la capitale, parmi lesquels l’écrivain Jean Guéhenno et le philosophe Michel Alexandre. Cette promotion exceptionnelle accueillit Eric Rohmer, Pierre Moussa et Madeleine Rebérioux célèbres aujourd’hui comme cinéaste, financier et historienne.
La période de l’occupation fut marquée par un important brassage géographique et social comprenant des Israélites, des Alsaciens repliés et des élèves originaires de la Dordogne et de la Haute-Vienne qui ne voulaient plus fréquenter des Khâgnes situées en zone occupée.
La Première Supérieure de Clermont eut la chance d’avoir des professeurs de philosophie d’exception : Pierre Boutang membre de l’Action Française en 1940 et Toussaint de Sarti, marxiste, en 1944-1945. La personnalité la plus attachante fut le professeur de lettres, Jean Pérus, de sensibilité communiste, qui dès son retour de captivité en 1941, organisa la Résistance au Lycée Blaise Pascal en faisant appel à certains élèves. Les plus héroïques furent les khâgneuses qui imprimèrent et diffusèrent des tracts hostiles à l’occupant, établirent des liaisons avec le maquis et transportèrent des armes. Le futur cinéaste Claude Lanzmann, élève d’hypokhâgne en 1943-1944, ne fut pas en reste et créa son propre réseau. Jean-Paul Aron, plus tard philosophe célèbre, vécut dans la terreur d’être arrêté pendant ses années de khâgne, de 1942 à 1945.
Les résultats à l’ENS très encourageants en 1941 et 1942 furent de plus en plus décevants à la fin de la guerre, sans doute parce que aux yeux des Khâgneux, mieux valait résister qu’intégrer.
Le bilan des victimes est assez lourd parmi les anciens élèvent des classes littéraires de Clermont. Les promotions 1939-40 et 1940-1941 ont été, plus tard, particulièrement touchées. Le Clermontois Jacques Alcalay, le Mulhousien Samuel Bader et le Lyonnais Gilles Chaîne admis troisième à la rue d’Ulm, figurent parmi les glorieux résistants morts pour la patrie.

Image d'illustration de l'événement