Histoire d’Oc : l’Auvergne de la langue à la parole

Date de l'événement : 
Jeudi 22 avril 2004 - 16:15
Auteur : 
Christian Bonnet
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

I - L’ERE DE GUTENBERG

C’est sur des bases plutôt austères que la langue occitane s’ouvre au monde du livre imprimé si l’on en juge par les incunables conservés, qu’il s’agisse de l’Elucidari d’Honoré d’Autun, sorte d’encyclopédie pratique de théologie, ou du traité mathématique du niçois François Pellos Compendion de l’Abaco (1492). C’est que rien n’est venu relever le prestige des cours occitanes aboli après la croisade albigeoise et renouveler la poésie lyrique qui y avait fleuri au Moyen Age, imposant par toute l’Europe les littératures en langues nationales émancipées du latin et le modèle poétique de la fin’amor, émancipateur celui-ci de l’identité féminine.
Puisqu’il convient de privilégier ici les Lettres, c’est l’ombre portée immense et incontournable des troubadours que nous rencontrons d’abord, auprès des Italiens qui en ont recueilli l’héritage lyrique et l’ont fait fructifier en produisant, dans sa langue même, les plus anciens sonnets connus. Loué par Dante, Pétrarque et leurs commentateurs dans des hommages éclatants, l’occitan est propulsé, avec leurs oeuvres (notamment la Divine comédie et les Triomphes) au rang d’archétype européen.
Aussi est-ce sous l’influence de l’humanisme renaissant italien que la littérature occitane refleurit au XVIe siècle, principalement en Provence (les Obros de Bellaud sont le premier ouvrage sorti des presses marseillaises) et en Gascogne, où le protestant Salluste Du Bartas, auteur déjà célèbre de la Sepmaine, institutionnalise une affirmation littéraire nouvelle aux dépens aussi bien du latin que du français, dans la grande pièce encomiastique qu’il écrit pour la rencontre des reines de France et de Navarre. On la retrouve dans le nombre considérable d’éditions des Œuvres. La réception de cette églogue, où triomphe la nymphe occitane, a fait récemment l’objet du bel ouvrage de Ph. Gardy (La leçon de Nérac).
L’impact de ce modèle où triomphe l’occitan va rayonner durablement (l’anthologie de P. Bec* rend compte de l’exceptionnelle efflorescence gasconne) et influer sur le positionnement des auteurs tant du XVIe (Pouesios d’Auger Galhard) que du XVIIe (par ex. Cortete de Prades), comme en témoignent les remarques critiques et déclarations programmatiques contemporaines (recueillies par J.-F. Courouau).
L’auteur dominant entre Renaissance et Classicisme est le Toulousain Pierre Goudouli (1580-1649), dont les Obros reflètent tant la sensibilité baroque italianisante que la tendance à l’épure promue par Malherbe (d’ailleurs d’éducation provençale) et continuée par Fr. Maynard, lui aussi affidé d’Adrien de Monluc, un des plus grands du Sud du royaume et véritable prince des lettres (sur son rôle dans l’Ouest occitan, cf l’éd. du théâtre de Fr. Rempnoux, 1641). Ces velléités occitanes auto-centrées de la noblesse seconde ont favorisé des succès esthétiques et thématiques que la monarchie absolue aura soin d’ensevelir après la Fronde.
L’impulsion ainsi reçue se marque aussi bien dans l’expansion géographique (ainsi de l’inflexion terrienne, du Trimfe de la lengo gascouno du gascon J.-G. d’Astros, 1642, à celle des Vendenias de l’aîné des frères Laborieux à Clermont) que dans la diffusion de la production imprimée, comme en témoigne la présence dans la capitale de l’Auvergne d’un recueil de pièces occitanes et françaises présentées devant les Jeux Floraux de Toulouse. Encore faut-il ajouter, notamment en Haute Occitanie, un importante circulation imprimée encore bien mal connue.
Malgré un fléchissement sous la pression conjuguée de la centralisation de l’institution littéraire et du monopole légal de l’imprimerie parisienne, le XVIIIe siècle occitan fournit cependant des oeuvres conséquentes, en rapport avec les Lumières. Il en décline les thèmes physiocratiques avec l’abbé Peyrot (1709-1795), qui poursuit la veine d’un d’Astros et anticipe un Delille avec ses Quatre sasous, ou plus romanesques avec le double emboîtement parodique du riomois Amable Faucon (Henriade de Voltaire mise en vers burlesques auvergnats), voire hostile aux Philosophes (du moins Rousseau) avec la picaresque ascension sociale du héros de l’abbé J.-B. Fabre Jean-l’ont-pris, étudiée, après bien d’autres, par E. Le Roy Ladurie.
L’importance de cette production, l’activité de ces milieux lettrés induit un effet en retour sur les dynamiques régionales, observable dans l’Essai d’un discours de l’abbé clermontois Taillandier, ou dans la revendication du passé médiéval redécouvert, évidemment divergente selon les terrains parisien (par ex. Claude Fauchet) ou occitan (par ex. J. de Chasteuil-Gallaup). Le débat s’accuse à la fin de l’Ancien Régime, comme on le voit avec les ouvrages de Millot (Histoire littéraire des troubadours) ou de Béranger, que conclut l’affirmation romantique ambitieuse d’A. Fabre d’Olivet : Le Troubadour, poésies occitaniques, 1803.

II - LES TEMPS ACTUELS

Cette tournure invite à revenir sur une composante majeure du nouveau positionnement de la culture occitane à l’issue de la Révolution. Le retour en scène des troubadours dans l’historiographie débouche en effet sur un phénomène conscient de réception du patrimoine historico-littéraire occitan et de réaffirmation de ses potentialités pour l’avenir. Le processus s’amorce naturellement en Provence (au contact de l’héritage recueilli en Italie) avec Jean de Nostredame qui publie dès 1575 en double édition française et italienne ses Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux dont Clermont s’honore d’avoir abrité l’un des récents exégètes et traducteur en langue russe (1993), M. Michel Meylakh.
Après l’émulation littéraire rappelée plus haut et grâce à l’apport érudit amassé par les Italiens, les troubadours deviennent un objet d’investigation véritablement scientifique avec la monumentale réunion en douze volumes des Poésies originales des troubadours (Choix, 1816-1821, puis Nouveau choix et Lexique roman, 1836-1844) du provençal François Raynouard, avantageusement servi par sa fonction de secrétaire perpétuel de l’Académie française. Ce pôle occitan, qu’illustre aussi l’amiral de Rochegude à Albi (Parnasse occitanien, 2 vol. 1819), anticipe sur un écho bientôt européen, notamment allemand, dans la vague romantique qui suit le reflux de l’occupation napoléonienne.
Exemplaire est le cas d’A.-W. Schlegel, Observations sur la langue et la poésie provençales, 1818, qui n’est autre que le frère de Friedrich, théoricien emblématique de mouvement romantique allemand, tout aussitôt suivi par Friedrich Diez, Beiträge zur Kenntniss der romantischen Poesie, 1825. Ce dernier fit passer les études occitanes du stade académique au niveau universitaire qui devait connaître, en Allemagne puis au plan mondial aujourd’hui, un développement dont la France méconnaît regrettablement l’importance.
C’est enfin campé sur ses deux pieds que se positionne désormais le champ littéraire occitan : l’héritage critique et la création contemporaine. De ce côté, la Révolution ouvre l’expression écrite à de nouveaux publics et défriche de nouveaux champs. Clermont voisine Toulouse ou Marseille dans cette abondante production, avec la traduction libre par J.-B. Abraham de La Grando joyo dou pero Duchene, 1799, à coté des Discours occitans de l’évêque constitutionnel Sermet. A la suite des soubresauts de l’époque émerge une nouvelle littérature, proche de la presse, du feuilleton ou du colportage, dont l’ampleur et la diffusion sont encore sous-estimées. Citons à Bordeaux la production d’Ant. Verdié, ou ici Ch.-A. Ravel et sa Paysade, 1814, poème héroï-comique en auvergnat, dont une nouvelle édition sous-titrée Les Mulets blancs, 1838, explicite l’inspiration et l’orientation politiques. Les autres régions sont à l’unisson, tel le Limousin avec les Fables de Foucaud, 1809, ou cette relation versifiée du sacre de Charles X dédiée « aux amateurs » (ils se reconnaissent) de l’occitan.
Le relais est ensuite pris par les poètes ouvriers, largement présents dans les noyaux urbains, comme le montre de nouveau l’anthologie d’E. Thomas Voix d’en bas 2002, de l’Agenais du coiffeur-vedette Jasmin à la Provence d’où parvient à Clermont ce recueil factice de poésies narratives (50.629). Un phénomène éditorial conséquent répond à la demande soutenue d’un large public non francophone, observable au nombre et au conditionnement des publications (voyez les 5 vol. élégants des Obros completos de Bellot), à leurs échos (préface de Sainte-Beuve pour Jasmin), aux institutions (tel l’Athénée des troubaïres à Marseille, origine du music-hall populaire de cette ville) et à la presse dérivées. A son échelle, Clermont connaît une production similaire, comme on voit avec ces pièces de J.-Ant. Roy, réunies en recueil factice par un amateur.
De Jasmin à Roumanille qui élargit la voie avec l’anthologie collective Li Prouvençalo 1852, et de Mistral, à la Mirèio duquel Lamartine fait un accueil dithyrambique, à l’exceptionnel poète Aubanel (La Miougrano entreduberto 1860), ami de Mallarmé, la littérature occitane se hausse au rang de littérature majeure, bientôt international avec les succès de Mistral, fondateur du Félibrige en 1854 et prix Nobel 1904, dont se célèbrent actuellement le centenaire. Ce siècle de poètes est ensuite rattrapé par le roman mais aussi le théâtre, d’une catharsis violente chez Aubanel, non moins rédempteur en Auvergne avec le sombre réalisme de Jacques Jarsaillon, Œuvres posth. 1929.
Une production plus populaire reste vivace, traitant de sujets locaux en vers le plus souvent mis en musique, voire en revues. Ainsi à Thiers des Chansons patoises recueillies par Al. Bigay. A l’aube du XXe siècle, un occitanisme auvergnat prend corps autour du Félibrige qu’illustre dans le Cantal la forte figure poétique d’Arsène Vermenouze, objet d’une récente exposition, de celle d’Henri Gilbert en Haute-Loire, dont les Contes de la Luneira 1913-1932 témoignent de la réceptivité au renouveau impulsé en Languedoc par Ant. Perbosc, ou de celle du romancier d’écriture moderne Benoît Vidal, Un Amor 1930, promoteur d’une Escola de la Limanha du Félibrige, où il soulève la question des responsabilités publiques dans le refus de transmission de la langue, éditant un Livret de l’escolan auvernhat 1936.
Cette activité s’est soutenue jusqu’après guerre aussi bien en Haute-Loire avec Boudhon-Lashermes qu’en Puy-de-Dôme avec le subtil et discret Joseph Dionnet, dont la BMIU de Clermont a bien voulu, sur ma demande, acquérir périodiques et manuscrits en 2004, et en Haute-Auvergne où elle a été développée autour de la revue La Cobreta. Les contemporains ne sont pas moins productifs, égaillés autour de plusieurs revues et associations, où se manifestent des talents de poètes, nouvellistes et romanciers parfois confirmés, comme Fr. Cognéras, La Manifestacion 1998.

III - LA LITTERATURE DEBORDEE
Nous avons jusqu’ici parlé du livre occitan au travers de la littérature et de sa réception. Mais il est encore une grande quantité de textes non directement littéraires qu’il faut aller chercher dans autant d’ouvrages de botanique, droit, géographie, musique, sciences ou histoire, révélateurs de la véritable extension sociale de la langue d’oc. Ainsi de ces Statuts et coutumes de Provence, traité de droit civil dû à J. de Mourgues, 1658, ou ces Fors et coustumas de Bearn, réédition de 1715 d’un traité fameux de droit constitutionnel et public qui nous rappelle que l’occitan fut l’instrument juridique écrit des pays de langue basque jusqu’au XVIe siècle.
Tous les actes, registres comptables ou livres mémoriaux anciens des collectivités locales sont rédigés en occitan, parfois même postérieurement à l’interdiction de son emploi par l’édit de Villers-Cotterêts. Dès la fin de l’Ancien Régime, ils ont fait l’objet d’un nombre considérable de publications érudites, parfois célèbres, et constituent des gisements d’informations précises qu’exploitent aujourd’hui les linguistes. Voici par ex. la récente édition du Registre des comptes des consuls de Montferrand au XIIIe s. procurée par le Pr. Ant. Lodge.
Dès le XVIe siècle, historiens et feudistes utilisent ces textes où se croisent informations économiques, politiques et parfois littéraires. Cette relation en occitan gascon du siège d’Egea est insérée par les Bénédictins au t. 12 de leur célèbre Recueil des historiens des Gaules et de la France. Après le toulousain Catel, l’érudit Justel (Histoire généalogique des vicomtes de Turenne 1645) et son célèbre confrère Baluze (Histoire généalogique de la maison d’Auvergne 1708) confortent les droits de l’autonomie locale contestée et citent les troubadours. Dans son Essai sur la musique ancienne et moderne, J.-B. Laborde approche le patrimoine ethnomusicologique avec une sensibilité préromantique où l’Auvergne a sa place (t. 2, 1780).
Le statut du texte occitan est encore plus remarquable chez les philologues. Le médecin et érudit de Castres Pierre Borel augmente de termes occitans le lexique de son Trésor des recherches 1655, y insérant nombre d’extraits de pièces occitanes inédites ou perdues dont il est l’unique source et en composant de son cru à l’intention d’auteurs occitans d’expression française comme Guez de Balzac. Plus tard J.-J. Champolion-Figeac, un parent de l’égyptologue, ouvre le siècle de la photographie en publiant les reproductions des plus anciens textes occitans, telle cette planche de la passion de Clermont, au t. IV de ses Documents historiques inédits 1849.
L’érudition locale prend le relais, passant de la statistique appliquée aux langues par la bureaucratie de l’Empire (ici Déribier de Cheissac) à l’érudition académique (Fr. Mandet, Histoire de la langue romano-provençale 1840), puis au cours universitaire avec le comparatiste clermontois Eug. Baret (Des troubadours et de leur influence 1867). L’Auvergne fournit aussi sa part de dialectologues de terrain (Labouderie 1836, H. Doniol Les Patois de la Basse-Auvergne 1877) dont le plus fécond est Albert Dauzat qui consacra plusieurs volumes à l’étude du parler de Vinzelles. Voici les Actes* du colloque tenu à Thiers en 1998 sur l’oeuvre de ce grand linguiste auvergnat avec le concours de plusieurs universitaires de la région. La lexicographie fournit régulièrement des contributions variées (en dernier lieu P. Bonnaud, J. Dufaud, C. Homélier, M. Dage). Citons enfin quelques méthodes pratiques récentes pour qui veut renouer avec l’occitan en général (J. Escartin, Pockett) ou celui d’Auvergne en particulier (Et. Coudert, Parlar occitan, Ostal del Libre, avec CD. ou encore Jean Roux, L’Auvergnat de Poche, Assimil).
D’autres domaines des sciences humaines multiplient désormais leurs apports en terrain occitan, notamment en anthropologie (ici Cherchapaïs, un choix de contes populaires auvergnats), sociolinguistique, histoire littéraire, et plus timidement ouvrages d’enseignement (classes bilingues, CAPES). Dans cette enceinte, nous ne saurions oublier la bibliothéconomie et la bibliographie où nos pas prennent place, après tant d’autres, dans ceux des P.-G Brunet, J.-B. Noulet, des Reboul et des Haskell, jusqu’aux Etats-Unis. Enfin si notre propos se limitait au livre, on sait que la culture occitane est aujourd’hui largement ouverte aux autres médias. A l’heure où la France se fait le champion de la diversité culturelle dans le monde et revendique activement son patrimoine et son identité en Europe, la culture occitane doit cesser d’en être le continent inconnu.

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