Géographie rurale et littérature auvergnate dans l’entre-deux-guerres : l’agrarisme en partage ? La relation entre Henri Pourrat et Lucien Gachon sous l’angle de l’épistémologie

Date de l'événement : 
Vendredi 7 décembre 2007 - 16:45
Auteur : 
Pierre Cornu
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

Les connaissances sur la construction des identités régionales sous la 3e République, et celles sur l’histoire de la production littéraire et scientifique dans cette même période ont trop longtemps été séparées, enfermant les premières dans leur spécificité, et les secondes dans la sphère des généralités. Or, il apparaît qu’un certain nombre d’acteurs jouent un rôle majeur à la charnière entre ces deux mondes, inventant ou adoptant le langage moderne de la scientificité et du discours sur l’espace, en même temps qu’ils l’appliquent à leur propre environnement et aux enjeux politico-culturels de leur propre « carrière », sociale, littéraire ou scientifique.
Il s’agit donc, pour l’historien, d’organiser la confrontation entre des données artificiellement isolées, et de restituer dans leur contexte les productions discursives ayant contribué à produire les identités territoriales dont nous héritons aujourd’hui. En posant la question, fondamentale pour le 20e siècle, de la réalité du cloisonnement entre forme « savante » et forme « littéraire » du discours sur l’espace rural. Certes, au premier regard, les positions et les codes de légitimation sont désormais bien tranchés ; mais une approche sociale fine, restituant les formes d’insertion des acteurs dans les réseaux de sociabilité, permet de révéler une porosité bien plus grande que prévue.
C’est notamment le cas dans l’Auvergne de l’entre-deux-guerres, marquée par l’amitié entre l’écrivain Henri Pourrat et le géographe Lucien Gachon, dont les publications et la correspondance privée représentent une source historique d’un intérêt exceptionnel. On constate ainsi, dans ces années cruciales de renversement du regard de l’englobant sur les espaces et les sociétés rurales, dans le cadre général d’un agrarisme républicain qui valorise l’ancrage de la petite exploitation familiale – d’autant mieux reçu eu Auvergne que la région est touchée par une déprise humaine et agricole profonde -, un mouvement de cristallisation des identités qui se fonde à la fois sur un patrimoine culturel et sa réactivation dans le langage de la littérature « rustique » du 20e siècle, soucieuse d’ « authenticité », et sur un savoir scientifique nouveau, construit par les praticiens des sciences de l’espace et de la société, dont les géographes sont alors les principaux représentants. En témoigne l’activité des universités, sociétés savantes, revues et maisons d’éditions régionales ou nationales, qui toutes s’emparent du fait local pour chercher un appui dans la crise de la modernité que vivent les pays industrialisés.
Mais pour ce qui est des relations entre Lucien Gachon et Henri Pourrat, on peut aller plus loin encore que ce niveau d’analyse, et étudier, dans le dialogue intime et vivant de leurs œuvres, et l’évolution de celles-ci vers une critique de plus en plus radicale de la modernité urbaine et capitaliste, la construction du rapport à la ruralité bien sûr, dans sa dimension agricole autant que sociologique et ethnographique ; celui également à la « petite patrie » auvergnate ; et celui, enfin et surtout, de l’élaboration d’une identité paysanne et montagnarde à la fois naturalisée (par le déterminisme géographique) et sacralisée (par le travail de la terre), propre à en assurer, à la fois sur un plan politique et symbolique, la légitimité et la promotion.
La rencontre de cette production intellectuelle et du contexte de l’occupation et du régime de Vichy, si elle apporte une reconnaissance en trompe-l’œil de la « civilisation paysanne » et de ses chantres, a surtout pour effet de rejeter en dehors du paradigme démocratique la pensée agrarienne, et d’en occulter l’héritage pendant les années de triomphe du modèle productiviste. Mais les réactivations contemporaines de l’ « enracinement paysan » et de l’ « authenticité » des produits ne peuvent s’expliquer sans référence à cette phase majeure de l’entre-deux-guerres, dont l’analyse critique et transdisciplinaire reste en grande partie à faire.
Pierre CORNU, Université Blaise Pascal Clermont 2

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