De la théorie politique à la propagande : Eustache Deschamps et sa diffusion manuscrite

Date de l'événement : 
Jeudi 18 novembre 1999 - 18:30
Auteur : 
Thierry Lassabatère
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

Bailli royal de Charles VI et poète, auteur de 82000 vers, Eustache Deschamps s’avère un témoin providentiel et éclairé de son temps. Sa culture multiforme, son art de l’expérimentation stylistique et sa parfaite connaissance des milieux de cour lui ont permis d’adapter au cadre de la poésie lyrique une pensée politique éclatée,certes, mais reflet cohérent et exhaustif des théories des penseurs occidentaux des XIIIe et XIVe siècles (Gilles de Rome, Nicole Oresme, etc). A cette pensée intellectuelle et parfois désincarnée, le poète sut prêter son art de la formule, son sens de l’allégorie et la ferveur de sa profonde humanité.

Sous sa plume, les leçons de bon gouvernement s’ancrent dans l’expérience vécue – celle de l’homme privé aussi bien que l’officier royal. Son statut de poète proche du pouvoir permet à Deschamps d’émettre un avis personnel et pertinent sur tous les domaines de la responsabilité politique  : idéal trifonctionnel et fondements théocratiques du pouvoir, devoirs de justice et de guerre du souverain, composition et organisation de la société politique au service du roi. Le sentiment national naissant se pare quant à lui de représentations colorées et d’expressions incisives qui décuplent sa force.
En premier lieu, c’est une progression rhétorique lentement et obstinément construite, autour de la figure de la France personnifiée – successivement par apostrophe, prosopopée, allégorie statique puis dynamique -, qui fonde peu à peu l’image conceptuelle et sensible de la nation. Le sentiment national est également conforté par un sentiment dynastique rempli de l’enthousiasme guerrier du début du règne de Charles VI et puisant son exaltation messianique à la longue tradition des prophéties apocalyptiques. C’est sans doute cette efficacité verbale et picturale qui fit, pendant la deuxième moitié de la Guerre de Cent ans, le succès de Deschamps comme support de propagande  : on retrouve nombre de ses compositions dans des manuscrits à connotation politique marquée, voisinant avec des dossiers juridiques ou des pièces politiques contemporaines de Charles VII (notamment Alain Chartier), copiés par des partisans engagés de la double monarchie – le ms Bnf nouv. acq. fr. 6221, copié par Simon Plumetot, membre du Parlement de Paris sous la double monarchie – ou du Dauphin – Guy 1er de Montclar et sa famille, possesseurs probables du ms Clermont BM 249 et membres fidèles du parti des "Français". Autant d’exemples qui permettent de comprendre, à travers la diffusion manuscrite de son œuvre, le rôle joué par Deschamps dans le débat politique du XVe siècle.

Quelques références :

- sur l’édition des œuvres  :

Eustache Deschamps, Œuvres complètes, éd. Marquis de queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud, Société des Anciens Textes Français, Paris, 11 vol., 1878-1903.

Eustache Deschamps en son temps, éd. J.-P. Boudet et H.Millet, Publications de la Sorbonne, Paris, 1997. Avec la participation de K. Becker, E. Gonzalez, T. Lassabatère et M. Roccati.

Image d'illustration de l'événement