Blaise Pascal et son temps

Date de l'événement : 
Jeudi 26 novembre 1998 - 18:30
Auteur : 
Dominique Descotes
Thèmes Jeudis du patrimoine : 

Malgré la pose méditative que lui attribuent les illustrations courantes, Blaise Pascal n’a jamais été un penseur isolé dans ses réflexions abstraites. Ce fut au contraire un homme d’action engagé dans son siècle. De fait, il avait de qui tenir : Etienne Pascal, son père, et ses deux soeurs furent aussi, à leur manière et chacun dans leur ordre, des acteurs engagés de leur temps. Dans la carrière de Pascal, ce qui frappe, c’est d’abord l’esprit d’entreprise concrète. Fort jeune, comme il le dit lui-même, il se lance dans une réalisation inouïe, la machine arithmétique. Celle-ci n’est pas le rêve d’un intellectuel pur : la "roue pascaline" répond à des nécessités très précises : les problèmes de calcul des monnaies que peuvent rencontrer les comptables, et du toisé des bâtiments des architectes.

A l’occasion, Pascal a dû soutenir son entreprise contre vents et marées, lutter contre la concurrence, loyale et déloyale, faire sa publicité, par le biais de son ami Roberval, professeur au collège de France, mais aussi en payant de sa personne pour aller présenter son invention au cours de conférences dans la haute société.

Il en va de même de ses travaux sur le vide. On aurait tort de n’en retenir que les conséquences antiscolastiques d’ordre métaphysique, quelque importantes qu’elles soient par elles-mêmes. De fait, ce que ces recherches attestent surtout, c’est d’abord l’aptitude de Pascal à la réalisation concrète des ses conceptions les plus révolutionnaires : à Rouen, ce sont des tubes de dimensions prodigieuses qu’il fait réaliser, puis mettre en oeuvre à la Verrerie pour faire voir réellement le vide à tous les spectateurs qu’il avait convoqués ; en Auvergne, c’est une véritable expédition expérimentale qu’il fait accomplir à Florin Périer sur le puy de Dôme.
Cependant, toute cette activité scientifique n’est pas pur divertissement : l’aboutissement des recherches de Pascal en hydraulique, c’est l’entreprise d’assèchement des marais du Poitou, vaste entreprise aux conséquences économiques d’importance, à laquelle il a pris une part d’expert technique et d’actionnaire.

En 1661-1662, Pascal revient aux affaires avec l’entreprise des carrosses à 5 sols, dont il est à la fois l’inventeur et le directeur, en commun avec le duc de Roannez qui fait le lien avec la Cour, et quelques autres. Là encore, c’est l’ampleur de son esprit pratique qui étonne : négociations avec les concessionnaires pour la circulation des carrosses, adaptation des véhicules au cadre urbain, mise en oeuvre conçue en vue de l’utilité collective, élaboration d’une puissante campagne publicitaire, mais aussi lutte, de nouveau, contre les cabales hostiles des courtisans, tout cela marque un esprit qui n’est jamais cantonné dans la spéculation abstraite, mais qui, bien en prise sur la société de son temps, n’hésite pas à y imposer sa marque.

C’est dans cette perspective qu’il faut envisager la campagne des Provinciales, qui ne saurait être réduite à une intervention ponctuelle dans une dispute de théologiens. Pour Pascal, ses lettres contre les casuistes corrompus sont oeuvre de moralité publique, qui l’oblige à s’engager personnellement contre le puissant lobby jésuite, avec tous les dangers que cela comporte : nécessité du passage dans la clandestinité, fuite devant les recherches policières, risque de finir dans une bastille, mais aussi tentation du découragement, lorsque, même du côté de Port-Royal, certains amis se résignent à baisser les bras.

Enfin, les Pensées ne sont pas, quoique l’on en pense, un ouvrage de pure méditation solitaire. Que l’on cherche dans toute la littérature morale du XVIIe siècle, on ne trouvera guère oeuvre qui contienne une réflexion plus fondamentale sur la nature de la société contemporaine. La Bruyère a pu décrire de manière plus pittoresque les ridicules et les travers des individus, il n’est jamais allé aussi loin que Pascal dans la réflexion sur les causes des révoltes et des guerres civiles, dans l’intelligence de ce divertissement généralisé qui est à la source des affaires, du commerce et de la vie sociale en général. Le livre que Pascal projetait n’est du reste nullement intemporel : il s’adresse à un type de lecteurs bien déterminé, qu’il pouvait rencontrer dans son entourage, et dont il connaissait la pensée. Le destinataire des Pensées, ce n’est pas un incroyant ou un libertin abstrait, c’est l’honnête homme classique, fait pour vivre et agir dans son temps.

Il n’est paradoxal qu’en apparence de soutenir que c’est un certain héroïsme cornélien qui confère à la personnalité de Pascal son caractère moderne : l’engagement dans la société contemporaine, la capacité de prendre des risques personnels quand les circonstances l’exigent, l’ouverture aux perspectives d’avenir, sont au coeur de toute une tradition parmi les écrivains français.

Image d'illustration de l'événement